Fonctionnaires ou Étudiants….?

Le 9 juillet 2010 dans Editorial | Laisser un commentaire

Jean-Paul.COCO

Jean-Paul.COCO

Rédacteur en chef.

Le Gabon fait partie de ces pays qui, pour promouvoir l’effort des uns et lutter contre l’échec scolaire des autres, ont mis en place un système de bourse scolaire. Sous couvert de la dure réalité, on exempte de traiter le vrai problème social qui se pose, et on dénature l’enseignement en marchandise. À quel prix?

Ecole d'Athenes

Vous savez aussi bien que moi, que l’argent et le savoir sont incompatibles. Cette idée on la retrouve déjà chez Aristote pour qui il n’y a, entre les deux, aucune commune mesure. Comment peut-on payer ce qui n’a pas de prix? Nous savons tous - à travers Platon - que Socrate, à l’inverse des Sophistes, refusait d’être payé pour les enseignements qu’il dispensait. Quant aux Sophistes, ils ne s’adressaient qu’aux riches, aux gens capables de payer encore plus pour acquérir le savoir. La chronologie de l’éducation peut donc être perçue comme une éminente appétence pour parvenir à cette richesse qui n’a pas de prix: le savoir. Considéré comme étant un avantage exclusif, il devait s’étendre à tous. Cette démocratisation fut au centre des ambitions des penseurs des Lumières et des réformes qui suscitèrent des institutions publiques d’éducation partout dans le monde. Le but était donc, de par la formation scolaire, d’émanciper et de transformer socialement. C’est ce désir qui donne le courage, aux jeunes gabonais du sous-sol, d’aller chaque jour à l’école malgré la longue distance, les fortes pluies, la faim au ventre et les hésitations de leur famille.UOB

Sur cet arrière plan historique, il sied d’évaluer le projet de «Bourse scolaire» que je mets en débat. Pour faire face à l’échec scolaire, ils ont envisagé donc de payer les étudiants. Certes cette somme est insignifiante sur le point de vu de la valeur, toutefois elle contribue à un projet de groupe positif et persuasif. N’est-ce pas cependant le désenchantement du monde scolaire? Je vous présente quelque chose de nouveau et de potentiellement effrayant du lien entre argent et savoir. Nos grands-parents se retournent dans leurs tombes, eux qui étaient prêts à sacrifier leurs vies pour savoir. À l’inverse, nos étudiants sont payés pour accepter de se laisser enseigner le savoir dont ils ignorent l’utilité. Pour caricaturer, ils sont payés pour faire leur devoir. Je trouve cela scandaleux. C’est une façon d’inverser la dette: tandis que dans le cas du lycée public, l’État (la société, le contribuable, nous y compris…) paie pour dispenser gratuitement l’accès à la connaissance, voici qu’au lieu d’en être remercié par les bénéficiaires( les lycéens et étudiants), il paie encore plus pour que ce don généreux ne soit pas refusé. Je flaire là, ou une sorte de défaite déshonorante de la part du Gouvernement et du ministère en charge(incapable de résoudre le problème de l’éducation en faisant recours à la facilité…), ou peut être que derrière cette volonté (prétendue nécessaire) se cache autre chose( Des intérêts? Des choix inconscients? Des vérités inavouables?…)

classe vide

Interrogeons-nous sur le choix du mode d’incitation choisi: l’argent. Il risque en effet d’engendrer des effets pervers inattendus par ceux qui, avec une probable bonne foi (ou une grande inconscience), avaient lancé et soutiennent encore aujourd’hui cette forme d’aide à l’étude. Essayons d’aller plus loin. L’échec scolaire est le signe d’un ensemble de problème profond: familial avec la désintégration de l’autorité( la cellule familiale ne transmet plus les valeurs primaires tel que le savoir vivre… ); social avec le discrédit de l’école qui n’apparait plus comme le meilleur moyen pour s’assurer un avenir et un travail convenable( les acteurs publics mettent tout en avant plan sauf l’école…); culturel avec des savoirs qui sont incompatibles avec la vie quotidienne( une culture peu solide et qui ne reflète pas l’identité gabonaise); éducatif avec la corruption de l’enseignant( de plus ils sont concurrencés par les médias et les nouveaux médiateurs…).

argent gabonais

L’échec scolaire est donc la manifestation d’un malaise social plus général. L’aborder profondément nécessite de remettre en cause les inégalités croissantes, et de faire face à la crise social que nous traversons depuis trop longtemps. C’est ce travail de longue haleine que le recours à l’argent permet d’éviter de façon habile sans montrer ce qui dérange. Quand j’avais 14 ans je me souviens avoir trouvé ma première définition de l’argent, c’était dans Sous l’orage de Badian , c’était à peu près en ces termes: l’argent symbolise l’effort que fournit une personne pour obtenir quelque chose. Il y a tellement longtemps mais l’esprit y est toujours. Cette définition est équivoque et charmante, car si on se sert de l’argent c’est pour obtenir quelque chose(un désir caché? Une vérité inavoué?…), si on en reçoit c’est parce qu’on donne quelque chose. Je vous laisse méditer là dessus, dans tous les cas celui qui reçoit, a donné autre chose, cette chose que l’argent voile: l’argent permet aussi de masquer les obligations et les engagements( remplacer les liens familiaux, effacer la faute, cacher les défauts…). En tant qu’instrument d’un usage très large,qui convient partout et à tous, en toute circonstance, il se dit capable de libérer de toutes difficultés. Il permet d’agir sur les effets sans pour autant analyser les causes. Nos dirigeants l’on bien compris, c’est un baume adoucissant, un anti inflammatoire capable d’agir sur toute sorte de douleur.

Tous égaux?En définitive à quoi sert cette bourse d’étude? À aider les étudiants! Tous les étudiants confondus, issus de tous les milieux? Quel bémol vient il ajouter? De toute façon les inégalités sont belles et bien présentes, et ce n’est pas en versant une poignée d’argent de chaque coté du faussé que nous réduirons ces écarts flagrants. Il faut donner une véritable chance à ces jeunes d’améliorer leurs conditions. Payer les étudiants, c’est détruire l’institution éducative, d’autant plus que cet argent peut servir à construire des bibliothèques et organiser des concours d’écritures…Mon avis est que ce choix économique traduisait bien le niveau intellectuel de ses anciens dirigeants pour qui l’argent était nécessairement une solution. Jusqu’à quand va-t-on légitimer ces impairs?

Le-gabonais.com

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